Numéro hiver — février 2005
Entre chaos et contrôle : La politique de la transparence
par Sean Rushton

La transparence. Voilà un concept à la mode dont la présence évoque irrésistiblement l'ouverture, l'intégrité et l'honnêteté et dont l'absence suggère le secret, la corruption et la malhonnêteté. C'est la nouvelle panacée à tous nos problèmes actuels, particulièrement lorsqu'on discute d'économie internationale et de réformes politiques.
« Nous devrions être très prudents lorsque nous traitons la transparence comme une cure universelle en économie ou en politique » déclare Jacqueline Best, professeure adjointe en science politique et auteure du livre The Limits of Transparency: Ambiguity and the History of International Finance, à paraître chez Cornell University Press.
« La transparence est devenue notre nouveau mot d’ordre, ajoute-t-elle. Pourtant, l’ambiguïté peut jouer un rôle important dans le maintien de la stabilité politique et économique internationale. »
Voilà un argument audacieux dans les cercles économiques et politiques où l’opinion courante impose l’adoption d’un éventail touffu de nouvelles normes internationales ou de « meilleures pratiques ». La professeure Best avance que ces standards, dont le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale se sont faits les champions les plus ardents, sont des tentatives déguisées de contrôler et de réduire l’incertitude et l’ambiguïté.
Après avoir consacré une partie importante de ses recherches à analyser l’évolution du FMI, elle s’est rendu compte que la rigidité croissante de cette institution et son égale incapacité à gérer l’ambiguïté vont à l’encontre de la pensée de ses premiers architectes et penseurs qui étaient profondément conscients de la nécessité d’établir un équilibre entre la réglementation gouvernementale et l’autonomie du marché.
« Ceux qui prônent la transparence ont tendance à croire que les gouvernements sont corrompus et les marchés transparents, dit Mme Best, une affirmation qui ne résiste pas à des expériences comme celle d’Enron. C’est pourtant une des raisons qui les poussent à essayer de limiter la souveraineté des États, diminuant du même coup l’imputabilité démocratique. »
Transparency International, l’organisation internationale qui a probablement joué le rôle le plus actif en faisant du mot transparence une espèce de mantra, s’intéresse presque exclusivement à la corruption dans le secteur public, même après les scandales d’Enron, de WorldCom et de Nortel.
« La démarche pour trouver un équilibre entre ces tendances de chaos et de contrôle est longue, mais elle est possible, dit-elle. C’est ce que nous avons perdu de vue dans nos cercles contemporains de gouvernance internationale. »
Alors qu’elle terminait son doctorat à l’Université Johns Hopkins, Mme Best a acquis la conviction qu’il ne suffit pas de multiplier l’information sur le système pour régler le problème de l’incertitude dans la stabilité économique mondiale, comme le sous-tend la notion de transparence. Elle en est venue à penser que le « culte de la transparence » présente quelques problèmes.
L’un d’eux consiste à croire que l’information à elle seule va lever tous les obstacles, qu’elle va éliminer toute trace d’ambiguïté de nos systèmes économiques et politiques. Mme Best répond que nous devons reconnaître que l’ambiguïté n’est pas seulement réelle et généralisée, elle est aussi potentiellement constructive. Cette notion d’« ambiguïté constructive » est au cœur de sa recherche.
« Nous n’aimons pas que les choses soient ambiguës, cela nous met très mal à l’aise, explique-t-elle. Mais quand on regarde de près les pratiques économiques, au-delà de toute formule mathématique, on voit bien qu’elles sont rattachées à des personnes, à des perceptions, à des interprétations, à des conflits et à des politiques et que, de ce fait, elles sont essentiellement ambiguës. Nous devons apprendre à vivre avec cette réalité et trouver une façon de gérer cette ambiguïté permanente. »
Ironiquement, une façon de gérer l’ambiguïté, suggère-t-elle, est de l’intégrer à nos pratiques administratives en acceptant la flexibilité institutionnelle et la souplesse politique, deux exemples d’« ambiguïté constructive ».
Se référant à la réponse du FMI au modèle asiatique de développement économique qui, selon ce dernier, présentait trop d’interventions gouvernementales et pas assez de transparence, la professeure Best déclare que la recherche de la transparence non seulement nie l’intuition mais que, souvent, elle est aussi antidémocratique.
« En imposant des conditions trop nombreuses aux prêts asiatiques dans le but de transformer les institutions économiques, juridiques et politiques locales pour les rendre plus transparentes, le FMI a érodé la souveraineté de ces gouvernements et est souvent allé à l’encontre de la volonté et des intérêts des populations. »
Mme Best souligne que les promoteurs de la transparence cherchent presque invariablement à standardiser les pratiques pour les rendre facilement quantifiables et comparables. Toutefois, en ce qui a trait à l’économie internationale, cela signifie souvent que les économies finissent par se ressembler, alors qu’un certain degré d’originalité est à la fois inévitable et désirable. Jacqueline Best croit qu’une monoculture économique mondiale est un objectif dangereux.
« Un bref regard sur l’histoire de la pensée économique montre clairement que les économistes sont souvent dans l’erreur. Plutôt que d’essayer d’imposer une monoculture internationale rigide, nous devrions encourager la variété dans les pratiques économiques et respecter les valeurs qu’elles reflètent. »
Ce faisant, dit-elle, la stabilité du système économique mondial naîtra du dynamisme de la diversité. Cela ne signifie pas que tous les modèles seront également valables ou même pertinents. Pourtant, la flexibilité du système générera toujours des occasions d’apprentissage. Plutôt que de parler de transparence, la professeure Best propose que nous cherchions une nouvelle forme de politique.
« La transparence est la pierre philosophale qui demeurera toujours inaccessible. Nous devons reconnaître les limites de la transparence et accepter que l’incertitude économique et politique fait inévitablement partie de la vie. »
Liens connexes
- « Moralizing Finance. The New Financial Architecture as Ethical Discourse. » (2003) Review of International Political Economy, 10.3, p. 579-603.
- « From the Top Down: The New Financial Architecture and the Re-embedding of International Finance. » (2003) New Political Economy, 8.3, p. 363-384.
- Site Web officiel du G-20
- « Hollowing out Keynesian Norms: How the Search for a Technical Fix Undermined the Bretton Woods Regime. » Review of International Studies, vol. 30, no 3 (July 2004), p.383-404.
- Fonds monétaire international
- Jacqueline Best, The Limits of Transparency: Ambiguity and the History of International Financial Governance. Ithaca: Cornell University Press, 2005.
- Page d’accueil du site de Jacqueline Best
- École d'études politiques
- Le Groupe de la Banque Mondiale
