mai/juin 1998 — juin 1998
Les Femmes et la Science - Regard sur les débats organisationnels et épistémologiques
Les chercheurs dans plusieurs disciplines, dont la philosophie des sciences, l'histoire des sciences, les sciences sociales et les études des femmes, et les scientifiques eux-mêmes ont étudié la question de la collaboration des femmes à la science. D'entrée de jeu, deux grandes avenues s'offrent à celui ou celle qui entreprend une telle démarche. L'une explore les questions qui sous-tendent les politiques organisationnelles et institutionnelles, notamment les pratiques d'embauche et de promotion, l'autre, les débats épistémologiques sur la question de savoir, par exemple, si les connaissances des femmes différent de celles des hommes? Sujet de force débats depuis vingt ans, ces questions demeurent le cheval de bataille de beaucoup de chercheurs.Lucie Dumais, professeure à la Faculté des sciences sociales, a réalisé d'importants travaux à cet égard. Ses études de doctorat sont le catalyseur de l'intérêt qu'elle porte depuis à la question des femmes en sciences; elle examine alors le point de vue des femmes en sciences biologiques. Puisque la biologie est, parmi les sciences naturelles, la discipline dont les féministes se sont faites les plus sévères critiques, Dumais décide d'évaluer l'impact des critiques de l'heure, apparentées ou non à la sociologie. Bien qu'articulé surtout sur des bases épistémologiques, son travail aborde néanmoins les questions organisationnelles. Dumais constate que les critiques féministes voulant que les femmes pratiquent la biologie différemment des hommes ne relèvent que d'une très petite communauté du monde de la biologie. En fait, les critiques qui lui semblent plutôt fondées portent sur l'embauche, l'acculturation et d'autres questions organisationnelles. Dumais constate aussi l'existence de différents discours sur les femmes et la science, un premier qui procède des sciences sociales, un deuxième tenu par un petit groupe de biologistes féministes, un troisième par un groupe plus nombreux de biologistes qui ne voient ni la nécessité ni la possibilité de critiquer la science sur des bases épistémologiques féministes. Dumais constate enfin que « bien des murs sont érigés entre ces différents groupes ». Aussi remet-elle en question le produit ou les résultats d'un dialogue aussi restreint entre scientifiques.
Dans le contexte de l'ACFAS-Outaouais, de 1996, Lucie Dumais et Véronique Boudreau organisent une table ronde réunissant des spécialistes des sciences naturelles et sociales de même que des étudiants afin d'examiner des dossiers relatifs aux questions épistémologiques et organisationnelles. Il appert encore une fois que la problématique homme-femme n'a rien à voir avec la pratique de disciplines scientifiques. Dumais observe alors avec plaisir la destruction des vieux mythes de la science purement objective et de l'activité scientifique libre de toute idéologie ou d'intérêts quelconques en parallèle de la quête du savoir. Par contre, Dumais se dit préoccupée de l'émergence d'un nouveau mythe voulant que les femmes se montrent plus coopératives que les hommes sur le marché du travail. Elle n'est pas convaincue que dans la communauté scientifique où la concurrence se fait vive, les femmes coopéreront si cette volonté compromet leur succès, s'entend de l'attribution de prix, de subventions ou de promotions. « Les femmes sont assujetties à un processus de socialisation différent par rapport aux hommes, un processus qui prône l'appui sans réserve des valeurs traditionnelles de l'institution et qui les empêche du coup d'accéder au pouvoir et de s'en servir. Cependant, une fois que les femmes intègrent un système à l'intérieur d'une organisation, la science par exemple, la culture scientifique domine et atténue les comportements typiques de la socialisation des femmes », explique Dumais. La voie n'est pas entièrement libre pour celles qui évoluent dans cette sphère. Le changement est possible dans la mesure où la politique et les questions organisationnelles sont examinées de plus près.
Lucie Dumais s'intéresse depuis peu à un nouveau mot à la mode : l'interdisciplinarité. Elle étudie pour le moment les rapports au sein d'équipes interdisciplinaires dans le secteur de la santé au travail à l'UQUAM et à l'Université Laval, et que composent docteurs, psychologues, sociologues, biologistes et administrateurs. Ce sont les conditions essentielles à la création d'un milieu interdisciplinaire et ce en quoi consiste ce milieu qui l'intéressent. Peu d'études ont été entreprises jusqu'ici pour circonscrire la vraie nature de l'interdisciplinarité. C'est donc dire que Lucie Dumais fait oeuvre de pionnière dans ce secteur de la recherche.
