Numéro printemps — avril 2004
L’Internet : une révolution équivalente
par Jean-Guy Bruneau
« La révolution fulgurante de l’internet n’a d’équivalent dans l’histoire de l’humanité que celle de l’écriture », affirme le professeur Pierre Lévy, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en intelligence collective à l’Université d’Ottawa. « Mais attention, précise-t-il, il ne faut pas mesurer cette révolution selon les seules capacités actuelles de l’Internet et de ses moteurs de recherche contemporains comme Google. C’est une évolution qui se mesure en générations et non en années. »Auteur de 12 livres sur le sujet, Pierre Lévy a consacré sa vie professionnelle à analyser les implications culturelles et cognitives des technologies numériques et à promouvoir leurs meilleurs usages sociaux. Une constatation lui apparaît évidente : les nouveaux horizons vers lesquels s’ouvre le réseau Internet donne tout son sens à l’expression « Quand le tout dépasse la somme de ses parties », la nouvelle toile informatique pouvant être, en effet, bien plus qu’une simple base de données planétaire.
Le professeur Lévy est persuadé que le futur Web exprimera l’intelligence collective de l’humanité et suscitera, même s’il est encore difficile d’en percevoir la pleine portée, des mutations profondes et dynamiques de la société à l’échelle de la planète. Grâce à l’Internet, les sous-produits de l’écriture, comme la télégraphie, le téléphone, la photographie, les enregistrements sonores, la radio, la télévision convergent dans les mêmes canaux et créent par le fait même, selon le chercheur, « une forme d’ubiquité du savoir ».
L’autonomie du réseau ainsi que son caractère interactif « créent un environnement propice à la création du savoir ». Selon lui, c’est là l’essence même de l’intelligence collective qui se traduit par la capacité des collectivités humaines de coopérer sur le plan intellectuel pour créer, innover, inventer un écosystème informatique et culturel de la pensée et ainsi favoriser cette créativité si cruciale au développement futur de l’humanité.
Un Web sémantique
La Chaire qu’il dirige à l’Université d’Ottawa a précisément comme objectif de constituer une nouvelle couche sémantique du Web permettant de visualiser les processus d’intelligence collective à partir des données circulant dans le cyberespace.« L’intelligence collective ne consiste pas à tout savoir, dit-il. C’est plutôt le fait que chaque individu branché peut être mis à contribution de façon pertinente au service de projets collectifs d’une manière souple et transparente. » « En deux mots, ajoute-t-il, on peut se demander : qu’est-ce qu’on peut faire de mieux avec les nouvelles technologies? »
Déjà, l’école, la famille, le travail, les entreprises se dédoublent de communautés virtuelles et donnent un cadre au fonctionnement collectif du réseau. L’accès à l’information prend alors un tout nouveau sens.
À ceux qui craindraient que cette évolution ne débouche sur une trop grande uniformité culturelle, il s’empresse de préciser que l’universalité de l’intelligence collective doit justement être conçue de façon à permettre à toutes les singularités culturelles de s’exprimer.
Le rôle des réseaux numérisés
De là, la nécessité d’inventer de nouveaux langages visuels propres à la transmission des concepts et de la pensée dans l’environnement numérisé. Il donne en exemple les modes de communication les plus avancés d’aujourd’hui, dont les jeux virtuels multiparticipants en ligne qui, justement, sont tridimensionnels sur le plan visuel mais multidimensionnels sur le plan conceptuel. Contrairement au monde des idées de Platon où tout était fixe et éternel, le nouvel écosystème informatique favorise un milieu où les idées évoluent, s’hybrident, se complexifient et forment des sous-systèmes qui se cumulent dans un contexte de création de savoir. Mais si cet environnement est informatique, il doit être, insiste le professeur Lévy, d’abord et avant tout un projet culturel.Sur le plan technologique, il se considère privilégié de pouvoir travailler avec un chercheur de pointe en informatique comme le professeur Abed El Saddik, qui dirige le laboratoire multimédia à l’École des technologies de l’information alors que lui-même est rattaché à la Faculté des arts. Il ne s’étonne toutefois pas de cette synergie professionnelle et intellectuelle rare, puisque le projet de recherche pose des défis des plus intéressants pour les informaticiens.
« Il faut transcoder, normaliser, indexer et baliser les données de façon à ce que les logiciels puissent reconnaître autre chose que des suites de caractères. On transcende les barrières des langues, car la priorité doit être donnée au sens des idées et à l’interaction des communautés plutôt qu’à l’identité des mots. »
Il reconnaît que la tâche est énorme, mais estime que le projet s’inspire d’une tradition très ancienne qui consiste à conceptualiser l’intelligence de l’humanité. Cet historien de formation perçoit donc ses travaux dans la perspective d’une continuité philosophique, et il s’identifie notamment à une lignée de penseurs à laquelle participent Pierre Teilhard de Chardin et Marshall McLuhan.
« Nous assistons, résume-t-il, à une convergence des moyens modernes de communication. Mon projet de recherche veut faciliter la compréhension, l’analyse et l’amélioration de l’intelligence collective qui en émane. »
