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Numéro hiver — février 2003

Un vide à combler : la science au service de la musique

L’enseignement du piano est sans doute la seule matière qui fait encore appel à du matériel pédagogique vieux de plus de cinquante ans. Cette constatation, anodine en apparence, n’en constitue pas moins un point de départ révélateur pour expliquer la « raison d’être » du tout nouveau laboratoire de recherche en pédagogie du piano du Département de musique de l’Université d’Ottawa.

Comme l’explique le professeur Gilles Comeau, principal concepteur de ce projet inédit au Canada, la pédagogie du piano quoique vieille de quatre siècles est confrontée à un vide quasi total au chapitre de la recherche. L’absence d’études empiriques et de données scientifiques confèrent en fait un statut « artisanal » aux recherches déjà effectuées dans ce domaine.

Le projet de recherche du professeur Comeau est appuyé par la Fondation canadienne pour l’innovation qui y injecte avec un groupe de partenaires financiers 1,2 million $. Le laboratoire de recherche fera appel à une batterie d’appareils sophistiqués, dont le « piano intelligent », des ordinateurs, des logiciels et des appareils d’enregistrement audio-visuel de pointe.

De nombreuses questions

De rappeler le professeur Comeau, le jeu pianistique se veut une activité des plus complexes. Il donne en exemple les exigences considérables qui y sont associées, dont la capacité de lecture musicale, la motricité de l’élève, la rationalité de l’interprétation, la mémoire et les émotions. Jusqu’à maintenant, l’enseignement du piano s’est appuyé essentiellement sur une longue tradition, l’enseignant misant, plus souvent qu’autrement, sur sa propre intuition et enseignant le jeu pianistique comme il l’a lui-même appris.

Les questions sur la pédagogie du piano sont donc nombreuses et de plusieurs ordres. Comment évaluer une méthode d’enseignement du jeu pianistique? Comment choisir une méthode qui correspondra davantage au profil de l’élève? Comment assurer la meilleure formation des enseignants eux-mêmes? Autant de questions qui ne trouvent, pour l’instant, pas de réponses claires.

Le phénomène de décrochage

Chaque année, des milliers d’étudiants s’inscrivent aux examens des différents conservatoires canadiens. Mais il y a un hic. Pour chaque étudiant qui complète l’examen, plusieurs autres abandonneront leurs leçons de piano. Le taux de décrochage est exceptionnellement élevé.

Comment expliquer ce phénomène? Est-ce le choix des méthodes d’enseignement, l’approche des enseignants ou encore les dispositions personnelles de l’élève? C’est pourquoi, selon le professeur Comeau, il importe tant de procéder à une variété d’expérimentations dans un environnement contrôlé pour que la cueillette, l’analyse et l’interprétation des données puissent, de par leur rigueur scientifique, contribuer à dissiper un grand nombre d’incertitudes et d’hypothèses non fondées.

S’appuyant sur des méthodes d’enseignement mieux éprouvées et adaptées aux profils des élèves, il serait possible, estime M. Comeau, d’accomplir davantage, en moins de temps, et de façon plus économique, tout en maintenant un meilleur taux de rétention. C’est là une perspective qui intéressera particulièrement les parents, les conservatoires de musiques et maisons d’enseignement ainsi que les décideurs pédagogiques qui pourraient également concevoir des stratégies éducatives encore plus pertinentes, une perspective que les gouvernements voudront sûrement voir de près.

Selon le professeur Comeau, on s’en remet souvent, faute de support scientifique, au stéréotype de l’élève doué pour expliquer le rendement de l’élève qui réussit à atteindre des niveaux élevés d’interprétation pianistique. À l’opposé, on prétendra que l’élève éprouvant des difficultés ou qui abandonne ses leçons de piano doit sans doute manquer tout simplement de talent. L’explication tombe un peu court. Le projet de recherche tentera donc de jeter un peu de lumière sur les causes véritables de la réussite ou de l’échec. De souligner M. Comeau, « Les notions de la motivation, de l’engagement de l’élève et de leur impact pourraient, si elles étaient mieux comprises et documentées, permettre à un plus grand nombre d’élèves de compléter avec succès leur démarche pianistique. »

Une recherche multidisciplinaire

Le laboratoire de recherche de l’Université d’Ottawa s’ouvrira à de nombreuses autres disciplines. L’apport de spécialistes des arts, des humanités, de la psychologie, de la santé, des sciences informatiques, du génie et de l’éducation permettra d’aborder la recherche sous des angles variés et inédits et de dissiper un grand nombre d’incertitudes et d’hypothèses sur l’apprentissage du piano.

Grâce à la vidéo-conférence, le laboratoire sera accessible aux chercheurs des autres universités canadiennes et même de l’étranger, une synergie qui enrichira les projets de recherche qui s’y dérouleront.

Ce laboratoire inédit du Département de musique propulse l’Université d’Ottawa à l’avant-scène d’un secteur négligé de la science, une perspective qui ne manquera de susciter un intérêt particulier dans la communauté des chercheurs en plus d’attirer des étudiants intéressés par une approche aussi novatrice.

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Dernières modifications : 2008.01.29