Numéro printemps — avril 2002
L’histoire des femmes racontée par les femmes
par Susan Hickman
Information savante et populaire
L'histoire des femmes abonde d’anecdotes racontant le travail qu’une multitude d’entre elles ont réalisé dans l’ombre alors que d’autres ont vu leur nom faire les manchettes. Les deux groupes méritent notre attention et notre compréhension.
C’est le message que Sharon Anne Cook transmet dans son ouvrage Framing Our Past, un volume de près de 500 pages qui analyse les expériences des Canadiennes au cours du 20e siècle.
Cette collection d’informations que Cook et ses collègues éditrices, Lorna R. McLean et Kate O’Rourke, ont puisées essentiellement dans les archives comprend les observations de chercheurs indépendants, d’archivistes, de conservateurs, d’étudiants et de citoyens ainsi que d’historiens. Parce qu’il renferme aussi bien les textes de nouveaux écrivains que les discours d’éminents professeurs, les éditrices comparent l’ouvrage à une « symphonie de voix féminines, superposées, chacune différente de l’autre, pourtant souvent en harmonie dans le temps et l’espace ».
À l’origine conçu comme un projet du millénaire, le lancement officiel de Framing Our Past a eu lieu en juin 2001, après six années de travail. Selon Cook, professeure et ex-directrice du Teacher Education Program de la Faculté d’éducation, le projet avait pour objectif de présenter des documents, des journaux, des affiches, des photos et des lettres rédigés par et au sujet des femmes du 20e siècle au Canada.
Cook admet avoir rédigé cet ouvrage dans le but également d’encourager les lecteurs et les lectrices à comprendre l’importance historique de documents semblables en leur possession, qui pourraient très bien être la genèse d’une documentation plus abondante sur les expériences des femmes.
Les éditrices s’attendent aussi à ce que Framing Our Past devienne un ouvrage de référence au niveau des études de premier cycle, peut-être même des études secondaires. Leur ultime espoir est que ce type de publication, qui allie les histoires populaires aux textes érudits, trouvera preneur chez quiconque s’intéresse à l’histoire ou à l’histoire des femmes.
Alison Prentice, professeure émérite à l’Université de Toronto et professeure adjointe à l’Université de Victoria, écrit dans la préface du livre que les historiens universitaires ont des préjugés contre les écrivains qui racontent l’histoire populaire. Cette « ligne problématique qui sépare les professionnels des amateurs parmi les historiens », affirme Prentice, « est en partie respon-sable du sentiment qu’on avait que les femmes ne contribuaient pas vraiment à l’édification des archives historiques du Canada — ou qu’elles ne pouvaient pas être historiennes ». Framing Our Past, dit-elle, fait valoir la nécessité de publier des ouvrages bien fouillés et bien écrits, dans un style plus populaire à l’intention du grand public.
Cook admet que la tentative qu’elle faisait pour jeter un pont entre ces deux mondes a été une source de préoccupation dès le début du projet. « Le milieu universitaire et le milieu de l’histoire populaire perdent tous les deux au change parce qu’ils ignorent tout l’un de l’autre ».
Une foule de documents de nature archivistique n’ont pas la place qu’ils méritent dans la presse populaire, fait-elle remarquer. « Nous avons voulu que les gens puissent en prendre connaissance. Et la plupart de ces documents sont toujours dans les greniers des maisons ».
De plus, les noms de gens très talentueux qui racontent l’histoire des femmes reviennent sans cesse. « Il y a toujours de la place pour des points de vue différents. Un projet comme le nôtre tente de puiser dans les ressources de la communauté en général, et davantage que n’arrive à le faire le milieu universitaire ».
Lorna McLean, professeure adjointe à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa, ajoute que l’approche se devait d’être innovatrice.
« Il fallait d’abord et avant tout relier les essais aux documents d’archives, explique-t-elle. « Et nous voulions aussi mettre en lumière les dossiers historiques dans les archives publiques, et créer en même temps un document archivistique par l’intermédiaire de l’histoire orale. »
Le livre comprend quelque 250 images, coordonnées principalement par l’archiviste Kate O’Rourke des Archives publiques de l’Ontario. Ces images mettent en valeur les différents thèmes traités dans l’ouvrage et rendent celui-ci plus attrayant sur le plan visuel. Elles servent aussi de vignettes — ce que McLean appelle « un essai format visuel » — qui illustrent diverses façons dont les femmes ont contribué à des activités comme le sport.
Pour situer dans un contexte la somme colossale d’informations qu’elles avaient réunies, les éditrices ont invité six historiennes à rédiger un texte d’introduction pour chacun des six chapitres du livre. Les textes servent de guides ou de repères pour chaque section.
La division du texte en six parties n’a pas été une tâche facile, explique Cook. McLean et elle, qui avaient travaillé principalement à partir de documents écrits, ont été renversées par la quantité d’histoires orales transmises dans le cadre des entrevues et des anecdotes familiaux.
« L’histoire orale, suggère Cook, semble être une source d’information sur les rapports entre les femmes et les façons qu’elles choisissent de raconter leurs histoires. Il faut un interviewer chevronné et quelqu’un qui connaît le contexte historique pour relever ces histoires et expériences importantes des femmes, de celles tout particu-lièrement qui ont vécu dans « l’obscurité » — ce sont souvent les plus intéressantes ».
McLean attribue le succès du livre au financement et au soutien essentiels du fond du millénaire du gouvernement fédéral, du Programme des études canadiennes du ministère du Patrimoine canadien, des Facultés d’éducation et des arts de l’Université d’Ottawa, de l’Institut d’études canadiennes et de l’Institut d’études des femmes. « Nous n’y serions pas arrivées autrement ».
Cook est consciente des problèmes qui se posent encore quand il s’agit de faire de la recherche sur les femmes. « Nous cultivons des idées au sujet des femmes qui sont démodées. Nous avons tous vécu dans un cadre familial quelconque, où une femme, quelque part, vaquait à ses affaires en silence. Nous croyons savoir ce que font les femmes, mais en fait nous n’en savons rien. Nous avons tendance à sous-estimer tout ce qui est chose courante — comme on le fait dans le système de l’éducation — ça nous empêche de voir clair et plus loin. »
