Numéro d'automne — novembre 1999
Le cœur et l'esprit chargés
La prochaine fois que quelqu'un essaie de vous vendre les nombreuses vertus du téléphone cellulaire, demandez-lui s'il aime être sous la loupe d'une méga entreprise technologique. Des questions du genre suscitent un vague inconfort chez quiconque se réjouit des promesses et du côté pratique des réseaux de communication d'une technicité toujours plus grande. La question est troublante parce qu'elle nous rappelle qu'on a perdu quelque chose en cours de route.Catherine Richards, professeure d'arts visuels, explore ces questions gênantes et trouve des moyens originaux et provocants pour nous faire apprécier les merveilles électroniques qui font partie de notre quotidien.
« C'est pour moi un domaine qui appartient aux arts, dit-elle. Je fais naturellement affaire avec les chercheurs. Nous avons beaucoup en commun, bien que je ne m'y connaisse pas très bien côté technique. »
Un aveu qui pourrait surprendre quiconque a vu ses uvres exposées dans plusieurs galeries d'art au Canada. Chacune d'entre elles est une réalisation d'importance au plan technique, un mécanisme qui rivalise en complexité avec n'importe quelle pièce de haute technologie mais qui a pourtant l'élégante simplicité d'un accessoire de prestidigitateur. Et, comme un magicien a besoin d'un auditoire, ses uvres invitent la participation du public.
Sa dernière œuvre, intitulée Cœurs électrisés, figurait deux modèles du cur humain, tout de verre et impeccables au plan anatomique, chacun à l'abri d'une cloche de verre disposée de part et d'autre d'une large plate-forme également de verre. Les visiteurs étaient invités à soulever une cloche. Ce faisant, ils fermaient un circuit et le cur, prenant une teinte rouge sang, se mettait à battre. À voir le mécanisme, on ne pouvait qu'être fasciné, mais ce qui intéressait davantage Richards, c'était l'effet du mécanisme sur les participants.
« Les gens pensent obligatoirement que c'est eux qui font battre le cœur, dit-elle. C'est précisément ce que je voulais. »
Cette pièce de haute technologie était le complément de l'œuvre intitulée Cabinet des curiosités à la fin du millénaire, qui transposait dans un cadre artistique un équipement scientifique du 19e siècle. Constituée d'une grosse boîte faite de mèches de cuivre dans laquelle les gens pouvaient prendre place, l'enceinte métallique créait un circuit passif qu'on appelle une « cage de Faraday » et qui isolait le sujet des signaux utilisés pour les radios, les télévisions, les téléavertisseurs ou les téléphones cellulaires.
Le titre de l'œuvre est inspiré des élégants cabinets à la mode chez les riches aristocrates avant la création des musées. On y rangeait des objets exotiques venant d'endroits qui l'étaient tout autant; ces cabinets invitaient les esprits scientifiques à saisir et à comprendre le monde entier. Richards soutient que de nos jours, c'est plutôt le monde de la technologie des communications qui s'est emparé de nous tous.
« On est branché au système électromagnétique, au système artificiel que nous avons créé, que nous le voulions ou pas, dit-elle. Du moment où vous voulez vous soustraire à ce monde, c'est vous qui devenez la rareté exposée dans le cabinet. »
Le regard unique qu'a Richards sur la technologie s'est précisé alors qu'elle était étudiante dans les années 70. Elle a travaillé durant cette période pour le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes et elle a fait une visite incomparable des plus grands laboratoires canadiens et américains créateurs des formes rudimentaires de ce qu'on appelle aujourd'hui les multimédias et la réalité virtuelle. Elle avait discriminé alors les enthousiastes qui voyaient dans ces développements un moyen de transcender nos corps biologiques.
« C'est en bout de ligne un système de surveillance branché à votre corps, dit-elle, vous faites un avec lui. »
Sa réaction fut d'entreprendre un projet de recherche intitulé Corps spectraux, qui faisait appel à la technologie de la réalité virtuelle et aux illusions sensorielles pour explorer précisément ce lien entre le corps, l'esprit et la technologie. Son travail s'est mérité le plus prestigieux prix du Conseil des arts du Canada pour les nouveaux médias.
Elle a proposé par la suite d'autres moyens innovateurs et inhabituels de familiariser les gens avec les répercussions de cette technologie, et d'éminents scientifiques n'ont pas tardé à lui communiquer leur intérêt. Ils ont consacré du temps et mis à contribution leurs connaissances pour régler les détails du mécanisme des œuvres Cœurs électrisés et Cabinet des curiosités. Ils sont enthousiastes à l'idée de poursuivre leurs travaux avec Richards.
Les entreprises lui procurent un soutien égal. Le Musée des beaux-arts du Canada a commandé l'œuvre Cœurs électrisés, qui s'est mérité un financement d'importance de la part de AT&T Canada Enterprises Inc.
Jean Gagnon, conservateur du Musée et responsable de la pièce Cœurs électrisés, est maintenant directeur des programmes pour la Fondation Daniel Langlois pour l'art, la science et la technologie, que vient tout juste de créer le fondateur de SoftImage, la fructueuse entreprise d'animatique montréalaise. Dans le cadre du premier concours qu'a lancé cette organisation, le jury a accordé une subvention à Richards pour sa nouvelle pièce qui sera exposée au Musée des beaux-arts d'Ottawa en mars prochain. Richards a reçu également un soutien crucial dans le cadre des concours évalués par des pairs qu'organise le Conseil des arts du Canada. On vient tout juste de lui accorder une bourse du Millénaire.
« Faire partie du système, être branché, veut dire qu'on est vulnérable, et plus le système gagne en subtilité, plus la relation qu'on entretient avec lui est intime, dit-elle. Dans un environnement de surveillance aussi agréable, on souhaite être l'agent et le sujet, l'araignée et la mouche. »
