Numéro d'automne — octobre 2007
Au pied de la lettre
par Suzanne Godbout
Lorsque vous consultez un dictionnaire, avez-vous l’habitude de lire les premières pages? Pourtant, celles-ci recèlent de précieuses informations sur le contenu de l’ouvrage. Aline Francœur, professeure agrégée à l’École de traduction et d’interprétation, s’est lancé le défi d’être la première universitaire à réaliser une étude systématique des préfaces des dictionnaires français. Le hasard fait souvent bien les choses. La professeure Francœur a commencé à s’intéresser à l’histoire de la langue et des dictionnaires pendant ses études supérieures. À l’époque, le projet de Dictionnaire canadien bilingue se met en branle et elle obtient un poste d’assistante de recherche. « C’est ce qui m’a donné la piqûre de la lexicographie », explique la professeure Francœur. « Quelques années plus tard, lorsque j’ai entrepris mes études de doctorat, je me suis aperçue que personne n’avait encore examiné le contenu des préfaces de dictionnaires et c’est la raison pour laquelle j’ai entrepris ce travail fascinant. »
Les thèmes abordés dans les préfaces varient d’un dictionnaire à l’autre, mais il y a des constantes. Ainsi, pratiquement toutes les préfaces vont expliquer la raison-d’être du dictionnaire, en plus de souvent vanter ses mérites par rapport aux ouvrages concurrents. Les préfaces constituent le mode d’emploi du dictionnaire. Les recherches de Mme Francœur permettront d’avoir une meilleure idée de leur contenu, de voir comment celui-ci a évolué au fil des siècles, et, qui sait, de convaincre les usagers de dictionnaires qu’ils auraient tout intérêt à prendre le temps d’en lire les préfaces!
Les dictionnaires exercent un grand pouvoir sur l’usage et la qualité de la langue. Leur étude permet de suivre l’évolution de la langue, mais aussi celle des traditions lexicographiques. En plus de son travail sur les préfaces, Mme Francœur se penche sur les dictionnaires bilingues produits par Guy Miège, un lexicographe du XVIIe siècle. « La tradition des dictionnaires bilingues français-anglais est demeurée sensiblement la même au fil des siècles. L’usage a changé, bien sûr, mais le contenu des dictionnaires est encore semblable. Tout comme les dictionnaires modernes, les dictionnaires français-anglais des années 1600 contiennent des indications sémantiques, des exemples, des expressions idiomatiques, etc. C’est la preuve que les pionniers de la lexicographie bilingue étaient sur la bonne voie! »
La professeure Francœur cherche aussi à former la prochaine génération de chercheurs. « Il est très stimulant de travailler avec des étudiants de cycles supérieurs et de voir éclore en eux la passion pour la recherche. Il est important aussi de les faire participer à toutes les étapes du processus, de la recherche proprement dite à la présentation des résultats. » Elle cite en exemple sa collaboration avec Bronwyn Burlingham, alors étudiante à la maîtrise en traduction. Ensemble, elles ont étudié les préfaces de dictionnaires anglais publiés au XVIIe siècle, présenté leurs résultats dans un congrès scientifique et cosigné un article paru en 2006 dans la revue britannique The Seventeenth Century.
Qu’en est-il de l’avenir de la recherche en lexicographie? « Dans 30 ans, je crois qu’il nous restera encore beaucoup de travail à faire en ce qui concerne l’étude des dictionnaires. De nombreuses facettes restent à explorer », estime Mme Francœur. « En particulier, la recherche sur les dictionnaires électroniques devrait prendre de l’ampleur. Qui sait, je me pencherai peut-être sur le sujet au cours des prochaines années. »

Aline Francœur est passionnée des mots et des dictionnaires—et elle partage son enthousiasme avec les étudiants.