L'eau: notre plus précieuse ressource — novembre 2009
De l’eau potable aux eaux d’égout, il n’y a qu’une goutte
À l’ère post-Walkerton, le chercheur Jamie Benidickson de l’Université d’Ottawa plonge dans les eaux glauques du traitement des résidus et de la lutte pour la pérennité de l’eau au Canada.
par Sean Rushton
Pour la plupart d’entre nous, « aller au petit coin » est un geste machinal qui porte peu à réfléchir sur les conséquences d’actionner la chasse d’eau ou sur ce qui arrive aux résidus de nos fonctions biologiques les plus primaires. Pourquoi donc y penserions-nous? Après tout, d’un simple geste, les eaux usées disparaissent instantanément de nos demeures et, avec elles, tous nos remords éphémères.Jusqu’à ce que, fatalement, une tragédie comme celle de Walkerton en 2000 nous rappelle avec insistance le rapport très intime entre l’eau potable qui entre dans nos maisons et les eaux usées (et autres eaux « grises » découlant des activités du quotidien) qui en sont évacuées.
Jamie Benidickson, professeur à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, cherche sans relâche à sensibiliser le public à cette interdépendance ainsi qu’au message central du juge Dennis O’Connor dans le rapport de la commission d’enquête sur Walkerton. Le message? Tout le monde doit se préoccuper des façons d’utiliser et de protéger l’environnement et les ressources en eau.
« La qualité de l’eau, c’est important : nous ne pouvons absolument pas nous permettre de la tenir pour acquise », affirme le professeur Benidickson. Ses recherches, surtout dans le domaine qu’il appelle « la culture de la chasse d’eau », font ressortir comment s’entrecroisent, d’une part, les valeurs sociales, le droit, la politique et la prise de décision (portant sur toute une gamme de disciplines et de champs d’intérêt) et, d’autre part, l’allocation et la protection de l’eau.
Le droit de l’eau traite des manières dont la société répartit l’eau à des usages souvent rivaux tout en essayant de conserver les écosystèmes dont cette ressource fait partie intégrante. Ces questions touchent toutes les activités humaines, depuis l’agriculture jusqu’au développement urbain. Les collectivités du monde entier devront pleinement en tenir compte dans leurs tentatives de s’adapter aux impacts des changements climatiques.
Malheureusement, il faut encore trop souvent une crise d’importance, réelle ou imminente, pour enclencher une réforme du droit de l’eau : pourquoi cette tergiversation?
« Eh bien, cela a assurément un rapport avec la nature même de l’eau, avec celle de la terre, et avec celle du droit », explique le professeur. « Le droit de l’eau n’avance pas vite, même dans le meilleur des cas. »
Cependant, il y a du changement dans l’air. Là où, jusqu’ici, la gestion, la conservation et la pérennité de l’eau subissaient surtout des pressions intérieures, on s’aperçoit aujourd’hui que le contexte international gagne en importance dans la gestion de l’eau au Canada. Les Canadiens s’intéressent désormais à l’eau dans le monde, et le monde semble s’intéresser plus que jamais à l’eau du Canada.
Vu l’attention croissante aux enjeux associés à l’eau et à l’environnement en général, le professeur Benidickson ne s’étonne pas de voir son cours sur le droit de l’eau attirer autant d’étudiants de domaines différents. « Puisque le droit de l’eau concerne essentiellement les valeurs, les préférences et les priorités humaines, il s’intéresse aux choix lourds de conséquences qu’il faut faire. »
« Réfléchir à ces questions n’est rien d’autre qu’une magnifique occasion de discuter des forces et des faiblesses du droit, de la politique, des institutions et du processus décisionnel », déclare-t-il.
Jamie Benidickson a donné son premier cours en droit de l’eau en 2000, à l’Université de Calgary, alors qu’il était titulaire de la Chaire en droit des ressources naturelles pendant une session. De retour à Ottawa, il a mis ce cours à l’essai auprès d’un nouveau groupe d’étudiants avec un succès tel qu’il a toujours hâte de l’enseigner chaque année. « C’est un domaine très stimulant. Les étudiants sont complètement captivés et produisent des recherches extraordinaires », affirme-t-il.
Le professeur, qui enseigne aussi le droit de l’environnement (canadien et international), le droit du développement durable et l’histoire du droit, a entrepris ses recherches sur l’eau au moment de rédiger son livre The Culture of Flushing: A Social and Legal History of Sewage. « Avant de parler d’eau sale, il faut d’abord en apprendre beaucoup sur l’eau propre », explique-t-il.
Finaliste en 2008 pour le prix Harold Adams Innis, l’ouvrage The Culture of Flushing est reconnu comme une étude déterminante pour l’histoire sociale et juridique du traitement des eaux au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni. Les communautés ne pouvant plus se fier aveuglément à la qualité de l’eau, les travaux remarquables de Jamie Benidickson sont un véritable appel à la mobilisation régionale, nationale et internationale pour assurer la pérennité de l’eau grâce à des mesures musclées visant à protéger l’environnement.
« Les avocats ont un rôle primordial à jouer pour faciliter la diffusion des nouvelles connaissances environnementales dans nos communautés », souligne-t-il. « L’étude du droit tire parti des travaux d’autres chercheurs en santé, en génie, en science économique, pour ne nommer que ceux-là. Elle en synthétise les résultats pour ouvrir une voie idéale vers la création de nouvelles perspectives sur les enjeux liés à l’eau et à l’environnement. »
