L'eau: notre plus précieuse ressource — novembre 2009
L’économie de l’eau
par Martine Batanian
Payer pour l’eau était impensable il y a quelques dizaines d’années. Pourtant, aujourd’hui, les enjeux économiques de l’eau tiennent de plus en plus le haut du pavé dans l’actualité environnementale. Les réserves d’eau diminuent sous l’effet du réchauffement climatique, de l’augmentation de la population, du gaspillage et de la pollution. Il y a donc fort à croire que plusieurs nouvelles régions du monde souffriront d’un manque d’eau dans quelques décennies. Si les citoyens sont appelés à réduire leur consommation d’eau, ce sont surtout les grands consommateurs comme les industries, les agriculteurs et les grosses municipalités qui doivent faire des efforts pour changer leurs pratiques.« Au niveau planétaire, 70 % de l’eau douce est utilisée pour l’irrigation. Et comme le prix que paient les agriculteurs pour l’eau est dérisoire, une irrigation inefficace causée par le gaspillage d’eau ou des tuyaux d’irrigation remplis de fuites peut entraîner une diminution de la disponibilité de l’eau », explique Philippe Crabbé, professeur émérite d’économie des ressources naturelles et de l’environnement à l’Institut de l’environnement de l’Université d’Ottawa. Ainsi, le chercheur qui a étudié les différentes méthodes de tarification de l’eau à usage agricole dans 55 régions canadiennes avec son collègue Ousmane Seidou croit fermement que sont coût devrait être plus élevé. Mais sans connaître la réelle valeur de ce bien public, le changement désirable est difficile à mettre en place, surtout dans un système agricole aussi protégé que le nôtre.
Quantité et qualité de l’eau
« Idéalement, pour fixer la valeur de l’eau, il faudrait d’abord faire l’inventaire de toutes les ressources en eau en Amérique du Nord, explique Philippe Crabbé. Puis, il faudrait développer un modèle d’optimisation qui permettrait d’évaluer l’endroit où l’eau a la plus grande valeur, et cela, en fonction de diverses variables : ses usages importants, les coûts des réservoirs et canalisations additionnels à construire dans le cas où l’eau disponible ne serait pas suffisante, ou encore l’impact sur l’écosystème de son exportation ou de son déversement dans un autre cours d’eau. Mais plusieurs de ces variables sont très difficiles à mesurer dans la réalité. »Qu’à cela ne tienne, depuis plus de 30 ans, les recherches de cet ancien membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat rassemblent de l’information pour, justement, déterminer la valeur de l’eau. Actuellement, Philippe Crabbé et Ousmane Seidou, professeur à la Faculté de génie de l’Université d’Ottawa, étudient la quantité d’eau disponible pour l’agriculture dans 55 régions agricoles, avant et après qu’on se soit occupé du bétail. « L’eau disponible est une contrainte de taille en agriculture, alors il est important de savoir de quelle quantité d’eau les agriculteurs disposent et comment ils peuvent la consommer de façon responsable. » Au cours d’une autre étude menée auprès des fermiers de l’Est ontarien, en collaboration avec Agriculture Canada, le chercheur a mis en évidence les avantages économiques du drainage contrôlé, qui consiste à retenir l’eau dans les champs au moment de la fonte des neiges pour l’utiliser en temps de sécheresse. « Pour le producteur, cette méthode de gestion de l’eau est profitable : les récoltes augmentent et l’utilisation d’engrais diminue. » Les bénéfices nets du drainage contrôlé sur le plan du rendement des récoltes constituent de bons arguments pour encourager le passage à l’action sans devoir recourir à une réglementation.
De plus, le drainage contrôlé pourrait améliorer la qualité de la rivière Nation Sud, qui alimente de nombreuses municipalités de l’Est ontarien, car elle y diminuerait la présence de nitrates. C’est lors d’une recherche sur l’impact des changements climatiques sur les quantités d’eau disponibles dans cette région que Philippe Crabbé, avec une équipe interdisciplinaire d’une quinzaine de collègues, a trouvé que la qualité de l’eau, et non sa rareté, faisait problème. En effet, une grande quantité de nitrates, liée entre autres à l’utilisation d’engrais, a été décelée dans les eaux souterraines du bassin versant de cette rivière. Les pratiques agricoles pourraient-elles être responsables de cette pollution? Avec David Lapen, d’Agriculture Canada, et des collègues de la Faculté de génie, Ron Droste et Ousmane Seidou, le chercheur poursuit l’investigation à plus grande échelle de l’impact du drainage contrôlé sur la qualité de l’eau de la rivière Nation Sud.
L’eau, un enjeu économique reconnu depuis 1961
Le Canada et les États-Unis partagent une frontière de plus de 8 000 kilomètres, que chevauchent des centaines de lacs et de cours d’eau. L’année 2009 marque le centenaire du Traité relatif aux eaux limitrophes (www.bwt.ijc.org) entre les deux pays. Cette entente a mené à la création du premier organisme intergouvernemental canado-américain, la Commission mixte internationale (CMI). Selon son site Web, la CMI « examine les demandes de projets qui ont un effet sur les niveaux et les débits des eaux frontalières, et enquête sur des problèmes à la demande des gouvernements des États-Unis et du Canada ».En 1961, les principes d’utilisation des eaux communes établis par la CMI, notamment sur le plan de la prévention des inondations et de la production d’hydroélectricité, ont donné le ton du Traité relatif à la rivière Columbia, qui sillonne le sud-ouest du Canada et le nord-ouest des États-Unis. Pour la première fois, les avantages économiques liés à la gestion coordonnée des ressources en eau des deux pays étaient reconnus.
